Jean Pic de la Mirandole · Oratio (dite Discours sur la dignité de l’homme) · composée en 1486, publiée en 1496
Ce que tu dois voir en lisant
Si l’homme n’occupe aucune place fixe dans l’ordre du monde, comment cette absence de place déterminée peut-elle fonder sa dignité plutôt que le condamner à l’indétermination ou à l’arbitraire ?
Le mouvement du texte
D’abordDieu, ayant distribué à chaque créature une nature et une place fixes, place l’homme à part : il ne lui assigne aucune forme déterminée, afin qu’il se la donne lui-même.
EnsuiteCette absence de nature fixée n’est pas un manque, mais la condition d’un privilège : l’homme peut, par son propre jugement, s’élever vers le divin ou s’abaisser vers l’animal.
PuisLa dignité humaine se déplace ainsi d’un rang hiérarchique donné à une tâche à accomplir : elle dépend de ce que l’homme fait de lui-même, non de la position qu’il occupe d’emblée.
EnfinCette liberté de formation s’exerce toujours à l’intérieur d’un cosmos voulu par Dieu : il ne s’agit pas d’une autonomie absolue coupée de tout ordre.
La scène
Un jeune homme entre en apprentissage chez un artisan qui lui répète que le métier ne s’apprend pas seulement avec les mains, mais avec la patience et le jugement qu’on se forge soi-même au fil des années. Il observe d’abord des gestes qu’il ne maîtrise pas, se trompe, recommence, sans qu’aucune règle innée ne lui indique la bonne manière de faire. Un animal dressé pour une tâche répétitive, lui, exécute toujours le même geste, fixé une fois pour toutes par son dressage ou son instinct. Ce contraste fait apparaître la situation propre à l’apprenti : rien en lui n’est joué d’avance, et c’est précisément cette absence de forme arrêtée qui rend possible, avec le temps, sa vraie compétence.
Ce qu’il ne faut pas lui faire dire
Pic de la Mirandole est le Kant de la Renaissance.
Non : l’Oratio pense l’homme dans un cosmos religieux, pas dans une philosophie critique.
Pico proclame la liberté absolue de l’individu moderne.
Il s’agit d’une indétermination relative, non d’une autonomie sans condition.
L’idée que l’on peut, à tout âge, réorienter sa vie professionnelle ou personnelle par un travail sur soi prolonge directement l’intuition de Pic : aucune place n’est assignée définitivement à quiconque. Cette possibilité constante de recommencement engage aussi une responsabilité, puisque l’absence de destin fixé n’aboutit pas nécessairement à un progrès.
Développement personnel
Les discours contemporains sur l’amélioration de soi reposent sur l’hypothèse qu’aucune disposition initiale n’enferme définitivement un individu dans ce qu’il est. Reste que cette hypothèse, aussi séduisante soit-elle, ne dit rien du critère qui permettrait de distinguer une élévation réelle d’une agitation sans direction.
Éducation et autonomie
Confier à chacun la responsabilité de se former lui-même suppose de croire qu’aucune nature ne prédétermine ce qu’il deviendra, ce qui engage lourdement les institutions chargées de l’accompagner. Cette conviction, si elle est mal encadrée, peut aussi bien produire l’émancipation que l’abandon.
Le paragraphe modèle · Sujet : Devient-on humain ?
Dire que l’homme n’a reçu aucune nature fixe ne revient pas à dire qu’il peut devenir n’importe quoi sans effort ni orientation. La conséquence de cette absence de forme donnée est que chacun porte la responsabilité de ce qu’il fait de lui-même, jour après jour, par ses choix effectifs. On objecte parfois que cette liberté de formation ressemble à un vertige sans repère, puisque rien ne garantit que l’homme choisisse de s’élever plutôt que de s’abaisser. Mais le problème se déplace alors : il ne s’agit plus de savoir si l’homme a une nature, mais de comprendre à quelles conditions concrètes son travail sur lui-même peut réellement le conduire vers ce qu’il y a de meilleur en lui plutôt que vers sa propre déchéance.
Le geste : Montrer que l’absence de nature fixe rend possibles à la fois l’élévation et la déchéance, sans jamais garantir l’une plutôt que l’autre.
À confronter avec
Rousseau — La perfectibilité est-elle une chance ou un risque pour l’humanité ?
Nietzsche — Le dépassement de soi doit-il encore se penser dans un cosmos religieux ?
Dans quels sujets
L’homme a-t-il une nature ?
Devient-on humain ?
L’humanité est-elle une tâche ?
Vérifie que tu as compris
L’absence de nature fixe est-elle une liberté ou une menace ?
La dignité humaine se mérite-t-elle réellement ?
Peut-on penser l’auto-formation hors de tout cadre religieux ?
Pour viser plus haut
Chez Pico, la dignité humaine ne tient peut-être pas seulement à ce que l’homme est, mais à l’ouverture de ce qu’il peut devenir.
Où en es-tu ?
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