Aimé Césaire · Discours sur le colonialisme · 1950 (édition revue et augmentée en 1955)
Ce que tu dois voir en lisant
Césaire se demande si la domination coloniale ne fait souffrir que le colonisé, ou si elle corrompt aussi la civilisation qui exerce cette domination.
Le mouvement du texte
D’abordDistinguer colonisation et civilisation : une conquête ne devient pas humanisante parce que le conquérant emploie le vocabulaire de la civilisation.
EnsuiteDécrire la chosification : le colonisé n’est plus rencontré comme sujet autonome, mais comme force de travail ou ressource.
PuisMontrer que le colonisateur aussi est transformé : accepter la brutalité envers certains hommes ailleurs produit une école du relativisme moral chez soi.
EnfinConclure qu’une société qui chosifie autrui ne préserve pas intacte sa propre humanité morale.
La scène
Un administrateur colonial signe, dans son bureau, l’ordre de réquisitionner de force la main-d’œuvre d’un village entier, tout en écrivant le soir même à sa famille restée en métropole des lettres pleines de convictions sur le devoir civilisateur de son pays. Ce même homme s’indignerait sans doute qu’on traite ainsi ses propres concitoyens s’il découvrait un procédé comparable appliqué chez lui. La répétition de ces gestes, année après année, finit par transformer ce qui devrait rester scandaleux en simple routine administrative, sans que la conscience de l’administrateur en soit véritablement troublée. C’est ce basculement silencieux, de l’indignation initiale à l’habitude tranquille, que Césaire nomme une école du relativisme moral, apprise loin de chez soi puis rapportée, sans qu’on s’en aperçoive, jusque dans les habitudes de la métropole.
Ce qu’il ne faut pas lui faire dire
Toute civilisation européenne est identique au nazisme.
Caricature : la thèse vise une hypocrisie, non une équivalence.
Le colonialisme fait seulement du mal au colonisé.
Césaire insiste sur la transformation morale du colonisateur.
Accepter, à distance, des conditions de production que l’on jugerait inacceptables si elles se déroulaient sous nos yeux reprend la structure que Césaire dénonce : une tolérance envers la brutalité qui se déplace selon la distance et l’invisibilité de ses victimes. Cette tolérance sélective interroge la cohérence réelle des valeurs qu’une société affiche par ailleurs.
Discours civilisateurs contemporains
Justifier une intervention ou une domination au nom de valeurs supérieures que l’on prétend apporter à d’autres peuples reprend, sous une forme actualisée, l’hypocrisie que Césaire attribuait au discours colonial. La question devient alors de savoir si de telles justifications décrivent réellement les pratiques qu’elles accompagnent.
Accoutumance à la violence lointaine
L’exposition répétée, par les images ou les récits, à des violences qui touchent des populations éloignées peut, sans qu’on s’en rende compte, émousser la capacité collective à s’en indigner véritablement. Césaire aiderait à nommer ce risque : une société qui s’habitue à la souffrance des autres finit par transformer ses propres critères moraux.
Le paragraphe modèle · Sujet : Peut-on déshumaniser sans se déshumaniser ?
Répondre non à cette question revient à soutenir que la violence exercée contre autrui laisse toujours une trace morale chez celui qui l’exerce, même lorsqu’il croit agir au nom d’une mission supérieure. La conséquence de cette thèse est sévère pour l’image que l’Europe coloniale se faisait d’elle-même : une civilisation ne peut pas prétendre rester intacte moralement tout en traitant durablement certains hommes comme de simples ressources. On objectera qu’un système peut parfaitement fonctionner de manière efficace et rationnelle tout en pratiquant une telle domination, sans que ses agents montrent le moindre signe visible de corruption morale personnelle. Césaire répondrait que cette apparente normalité est précisément le symptôme recherché : l’habitude rend invisible ce qui devrait rester scandaleux, et c’est cette invisibilité même qui constitue la corruption. Le problème se déplace alors de la question des intentions individuelles vers celle des habitudes collectives qu’un système de domination installe progressivement, sans qu’aucun acteur particulier ait besoin de se sentir personnellement cruel.
Le geste : Déplacer l’analyse des intentions individuelles vers les habitudes collectives qu’un système de domination installe progressivement.
À confronter avec
Montaigne — Qui, du colonisé jugé barbare ou du colonisateur qui le juge, mérite finalement ce nom ?
Kant — Traiter des populations entières comme de simples moyens économiques est-il compatible avec un humanisme proclamé ?
Dans quels sujets
La civilisation est-elle le contraire de la barbarie ?
Peut-on déshumaniser sans se déshumaniser ?
La colonisation peut-elle être civilisatrice ?
Vérifie que tu as compris
La civilisation est-elle le contraire de la barbarie ?
Peut-on déshumaniser sans se déshumaniser ?
La colonisation peut-elle être civilisatrice ?
Pour viser plus haut
L’homme qui accepte de transformer l’autre en chose ne préserve pas intacte sa propre humanité morale : la domination transforme aussi celui qui la pratique.
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